Les Mauvaises gens est votre premier récit autobiographique. À quelles questions et, peut-être, à quelles difficultés vous êtes-vous heurté ?
Les Mauvaises gens, une autobiographie ? Ce livre entretient avec le genre autobiographique un rapport particulier et tangentiel. J'y évoque le milieu dans lequel je suis né et j'ai grandi. Quelques moments de mon enfance et de mon adolescence sont l'objet du dernier chapitre et de l'épilogue. Mais l'essentiel du livre se déroule avant ma naissance. Ceci dit, travailler un récit issus directement d'expériences personnelles impose des contraintes particulières. J'ai choisi de ne pas les masquer mais de les revendiquer en les incluant dans le récit. J'ai dessiné les évènements qu'on me racontait mais aussi la façon dont on me les racontait. Pour cela, il a fallu que les gens figurant dans le livre soient d'accord. Et quand ce n'était pas le cas, il a fallu les convaincre. C'est d'ailleurs un des grands plaisirs que procure la bande dessinée de reportage : elle sort l'auteur de son atelier et le confronte au monde.

Quelle était votre ambition de départ ?
Mon ambition était de dessiner le portrait des gens parmi lesquels j'ai grandi qui étaient (qui sont !) syndicalistes et militants ouvriers dans une région catholique et conservatrice. Leur histoire correspond à une époque charnière du XXe siècle, où cette petite province française, paysanne depuis toujours, s'est industrialisée en quelques années. Le patronat local disposait là d'une main d'œuvre très jeune, peu formée, malléable et travailleuse. Parmi ces ouvriers et ouvrières de même pas 20 ans, des gens ont décidé dans les années 50, de militer, de créer des sections syndicales. Pourquoi ? Comment ? C‚est la question que je me suis posée. Deux de ces jeunes gens allaient devenir mes parents.

40 ans plus tard, je ne suis donc pas allé chercher mes témoins très loin.

Un combat comme la lutte syndicale fait-il encore écho aujourd'hui ? Comme pour Rural ! mon intention était surtout de raconter une histoire vraie en bande dessinée en partant de ce principe : la vie quotidienne est constituée par essence d'histoires à raconter. C'est une question de regard. Lors de mes recherches préalables, je me suis aperçu que toutes ces luttes, dans cette région en particulier, n'avaient presque jamais été relatées. Elles sont locales, bien sûr, mais elles parlent d'individus qui, collectivement, essaient d'échapper à une condition qu’on leur impose. En cela, elles sont universelles et intemporelles. J'espère avoir pu le mettre en évidence.
Lecteurs, à vous de me le dire.

Interview © Éditions Delcourt 2005