Dans le cadre de l’expo organisée autour de mon travail à Mazé (49) en octobre-novembre 2004, un livret d’entretiens a été publié à 600 exemplaires. Il était offert aux visiteurs de l’expo.

L’interview a été menée par François Baunez et François-Jean Goudeau en juin 2004, revue en septembre 2004.
Nous avions été (beaucoup) trop bavards pour que toute la conversation tienne dans ce modeste ouvrage.

Ils vous proposent ici l’intégralité de l’entretien.

- Pour commencer, une petite analyse de ton dernier album paru, Chute de vélo : 114 cases comprenant un engin motorisé à 4 roues (soit plus de 15 % de l’album), 164 voitures figurées, auxquelles s’ajoutent 14 camionnettes, 1 camion, 1 tracteur…

ED – Il y a un tracteur dans Chute de vélo !? Je vais chercher le livre…

- … et un champ lexical monothématique, frisant parfois l’obsession : voiture (16 fois), embouteillage, tas de tôle, poids lourds (2 fois), clio, bagnole (8 fois), chauffard (2 fois), volant, semi-remorque, accident (5 fois), R21, freine à mort, camionnette (5 fois)… Tout cela nous amène logiquement à cette première question : pourquoi tant de bagnoles et si peu de sexe !?

ED – Invraisemblable. Vous vous êtes vraiment amusés à compter tout ça ? Je ne me suis jamais penché sur le sujet. Je dessine les choses que je vois autour de moi. Si je racontais des histoires qui se passent au XVème siècle, mes livres seraient sans doute pleins de chevaux et de crottin. Il se trouve que j’aime inscrire mes récits dans un contexte contemporain. L’automobile est un élément incontournable de notre environnement, non ?

- Si on va plus loin, tu as quand même un album qui s’appelle Le Constat, les scènes de Rural ! dans lesquelles tu évoques tes sentiments se passent souvent en voiture, il y a quand même un rapport à l’automobile qui est important.

ED – Parce que le déplacement automobile est un procédé narratif bien pratique en bande dessinée qui est un art du récit vivant par images fixes. Une voiture qui se déplace, c’est un module clos et mobile où les personnages peuvent parler, cela fait avancer le récit au sens propre comme au sens figuré. C’est à la fois un espace intime et un élément d’un décor général. Tout ça fait que –c’est vrai- j’aime bien l’utiliser. Mais je n’avais jamais remarqué que j’étais obsédé à ce point là !

- C’est également un procédé graphique, comme dans Anticyclone lors des courses poursuites.

ED – Les poursuites (qu’elles soient automobiles ou non) sont des scènes amusantes à mettre en place et à régler. J’adore ça. Pour moi, ça relève presque de la chorégraphie.

- Il y a un plaisir malgré tout à dessiner les voitures ?

ED – Pas particulièrement, non. D’ailleurs je ne m’encombre pas de ça, je ne veux pas y passer beaucoup de temps. Alors je fais des photos qui me servent de documentation. C’est une pratique que j’utilise aussi pour les décors. J’ai vraiment autre chose à faire dans ma vie que de passer une journée à dessiner une calandre. D’ailleurs, la voiture en tant qu’objet usuel m’indiffère totalement. Le modèle qui agonise devant mon garage devrait vous en convaincre.
Mais, bon, la petite comptabilité à laquelle vous vous êtes livrée est irréfutable. Disons que je dessine des bagnoles pour deux raisons : en tant que symptômes d’une époque d’une part et en tant que procédé narratif dynamique d’autre part.
Ceci dit, je vais maintenant avoir beaucoup de mal à continuer sans culpabiliser ! Je ne vous remercie pas.

- Passons à la deuxième partie de la question : pourquoi si peu de sexe ? Parce que l’on pourrait reprendre ce que tu viens de dire sur les voitures, « cela fait partie de la vie quotidienne », et au XVème siècle c’était aussi valable !

ED – C’est curieux que tu me dises ça maintenant. Je fais pas mal d’interventions dans des collèges ou des lycées sur la bande dessinée. J’étais cette semaine dans des collèges de l’île d’Oléron, des pré-ados de 5ème avaient lu mes bouquins, notamment Anticyclone qui contient une semi-scène de sexe, et ça a été l’objet d’un long débat, surtout avec les filles. La documentaliste du collège avaient mis à disposition des élèves plusieurs de mes livres mais les petits mecs se refilaient celui-là et relisaient cette scène en ricanant. Mais les filles étaient vraiment interloquées par ça. Je leur ai expliqué pourquoi j’avais dessiné cette scène où une jeune femme et son supérieur hiérarchique n’arrivent pas à faire l’amour sereinement parce chacun craint que l’autre ne prenne ça pour une manœuvre. Une illustration sexuelle de la lutte des classes, en quelques sortes. Je crois qu’elles l’ont compris et mieux acceptée. Je leur ai aussi avoué que mes lecteurs étaient en général un peu plus âgés qu’elles !
Il y a peu de scènes de sexe dans mes livres parce que je ne les mets jamais gratuitement. Il faut qu’elles servent le récit, point.
Ça me rappelle l’attitude d’un gros éditeur qui, il y a quelques années demandait à ses auteurs qu’une scène de sexe apparaisse au 1er tiers du livre, parce que c’est bon pour les ventes. Les scènes de lit sont aussi très codées en bande dessinée, notamment depuis les années 1970 où l’érotisme et la pornographie ont joué un rôle indéniable dans l’émancipation de la bande dessinée. C’est donc assez difficile d’en dessiner encore sans tomber dans du déjà-vu. C’est un peu comme ces images où un personnage allume pensivement sa clope et souffle sa fumée d’un air songeur. On voit ça partout, dans des centaines de livres tu peux retrouver les mêmes cadrages, les mêmes expressions. C’est affligeant. C’est un tic collectif et inconscient. Je traque ces saloperies dans mon travail. J’empêche mes personnages de fumer. Ils sont condamnés à occuper leurs mains autrement. Mais je ne fais pas ça pour participer à la lutte contre le tabagisme.

- C’est vrai que ces scènes intimes sont souvent avortées, dans Chute de Vélo encore…

ED – Sans rentrer trop dans des arguties techniques, il faut rappeler que la bande dessinée fonctionne par ellipses. L’auteur pose des suites d’images fixes que le lecteur parcourt. En passant d’une image à l’autre, c’est le lecteur qui créé le mouvement. Et quand j’interromps une séquence, j’oblige le lecteur à imaginer la suite. Pour une séquence érotique, c’est l’idéal.
D’ailleurs - et c’est vous qui m’y faîtes penser à l’instant - c’est peut-être pour ça que je trouve rarement convaincantes les représentations frontales d’actes sexuels en bande dessinée: Il faut être narrativement très fort pour retranscrire les ondulations propres à l’action en question. Les dessinateurs se contentent souvent de postures figées un peu grotesques. Merci messieurs, vous m’ouvrez là des perspectives fascinantes !

- Poursuivons l’entretien, malgré ce signe très particulier d’être né et d’avoir grandi dans les Mauges, comment as-tu fait pour devenir un auteur de bandes dessinées reconnu ?

ED –S’il existe un décret interdisant aux gens nés là-bas de faire de la bande dessinée, j’avoue n’en avoir jamais entendu parler.
Mais, il est exact que j’étais bien seul sur ces terres farouches avec mon petit carton à dessin. Mais je n’en souffrais pas particulièrement.
Bon les Mauges, j’y suis resté 15 ans. Mais depuis l’âge de 15 ans je n’y suis plus. J’y ai encore de la famille, j’y vais donc forcément de temps en temps.
Julien Gracq a écrit de belles pages dans Les carnets du grand chemin à propos de l’influence inévitable de la région où l’on naît sur notre façon d’appréhender le monde. Alors comme lui, si j’ose dire, je crois que je n’échappe pas totalement à ça. Je crois aussi que bien identifier ça est important, ne serait ce que pour s’en affranchir si on le juge utile.
En ce qui me concerne, et en ce qui concerne la bande dessinée, je suis quasiment un auteur breton, c’est-à-dire que ma conception de la bande dessinée, je l’ai surtout forgé à Rennes pendant mes études avec mes amis étudiants. Soyons clairs : Je déteste les galettes et la musique bretonne. Les fest-noz m’emmerdent. Et je ne vous parle pas de leur climat. Mais je dois l’avouer : c’est en Bretagne que je suis devenu un auteur à part entière, c’est là-bas que je me suis jeté entièrement dans la bande dessinée.
Je pensais l’être chez moi, dans les Mauges, quand j’étais beaucoup plus jeune mais je faisais ça de manière instinctive. J’avais peu de culture en bande dessinée, peu de culture en général. Je ne connaissais aucun dessinateur ou scénariste. Je savais très peu comment on procédait, je n’avais aucune notion technique. J’improvisais mes tentatives comme je pouvais, dans l’indifférence générale…et méritée, d’ailleurs. Je ne demandais rien à personne. Je dessinais et j’étais heureux de dessiner.

- Ton environnement proche ne t’a donc jamais encouragé dans cette voie de la bande dessinée, sinon des arts plastiques ?

ED – Disons qu’on me laissait faire. Je n’étais pas un gamin encombrant, je suppose. Bien sûr, plus tard, quand j’ai commencé à évoquer mes envies de publication, l’inquiétude a remplacé tout ça. J’ai grandi dans un milieu ouvrier. Je n’avais jamais approché d’artistes.
Le premier dont j’ai croisé la route a été un peintre à qui le tout neuf collège de St Florent le Vieil avait commandé une vaste fresque sur le mur du hall d’entrée. J’étais alors en classe de quatrième et ce peintre a travaillé là pendant deux ou trois semaines et j’ai passé deux ou trois semaines, à toutes les récrés, à le regarder. Il ne s’est jamais aperçu de ma présence et je n’aurais jamais osé interrompre ce mec concentré sur son travail. C’est le seul réalisateur d’images que j’ai vu travailler dans mon enfance.

- Tu avais malgré tout une pratique régulière du dessin ?

ED – J’avais même une pratique intensive du dessin. Je me souviens que dans ce fameux collège, la prof de français m’avait donné un exposé à faire sur Roland de Ronceveaux. Tout le monde devait le faire par écrit et à moi, je ne sais pas pourquoi, elle a demandé de le faire en bande dessinée… Ainsi ma première vraie création lue par d’autres gens fut-elle celle-ci, puisqu’elle avait été ensuite affichée dans le collège. J’aimerais bien revoir ces planches, tiens !

- Quand tu dis que tu dessinais, étais-tu alors plus proche de l’esprit BD, même si tu n’en avais pas la technique et n’en maîtrisais pas les codes narratifs, ou ta démarche était-elle plus « picturale » ?

ED – C’était un dessin au trait influencé par la bande dessinée que je lisais c’est à dire Hergé, Franquin, Uderzo, comme tout le monde. Mais je n’en réalisais pas, je ne faisais que du dessin. Je dessinais n’importe quoi. À une époque, je dessinais des motos parce que je m’y intéressais vaguement comme mes copains, je dessinais des mecs sur des motos avec des grands guidons, des trucs comme ça… Je me souviens que ça me conférait une petite considération de la part de mes petits camarades. J’étais identifié comme « le gars qui sait dessiner » ! Le sujet de mes dessins était moins important que le fait de dessiner lui-même. C’était, et c’est toujours un plaisir que ne soupçonnent pas ceux qui ne pratiquent pas. Je dessinais par exemple sur la buée de la porte de la cuisine, au grand dam de ma maman.
Mes premiers récits en bande dessinée datent donc de la fin du collège et du début du lycée.

- Tu as parlé d’Hergé et de Franquin, est-ce qu’il y a d’autres auteurs qui t’ont marqué ?

ED – Non, disons que jusqu’à 15 ans je ne lisais rien d’autre. Je lisais un peu de bande dessinée dans des revues auxquelles j’étais abonné, qui étaient, bien entendu , les revues du groupe Fleurus : Perlin, Fripounet, etc. On y trouvait notamment les premières planches de François Bourgeon. Là furent, par conséquent, mes premières influences. Puis, il y a eu Gotlib dont on m’a offert un livre vers 13 ans sans imaginer la déflagration que ça allait produire dans mon petit cerveau.
Ado, au lycée, j’ai découvert les livres de Cosey. Il a eu une grosse influence sur moi. Narrativement, c’était tout autre chose que la bande dessinée franco-belge à laquelle je m’étais abreuvé jusque-là. C’étaient des récits plus « adultes ». Mon petit univers graphique a reçu ces livres de plein fouet et pendant des mois je me suis mis à essayer de dessiner « comme Cosey ». Évidemment, c’était une catastrophe ! Au bout de quelques essais, j’ai compris qu’il valait mieux que je me débrouille tout seul et, surtout, que je me méfie des influences. Bien sûr, une foule d’autres auteurs que je découvrais ont accompagné ma progression mais heureusement à chaque fois pour des choses ponctuelles, pas trop envahissantes.

- On parle spécifiquement de la BD mais est-ce qu’il y a des choses qui t’ont influencé que ce soit en littérature, arts plastiques, cinéma…

ED – À cette époque, je lisais pas mal mais de façon un peu instinctive, je ne mémorisais pas le nom des auteurs. Je me souviens quand même quand j’avais 13/14 ans, je lisais des bouquins de Barjavel. J’ai relu ça récemment… c’était bien à 13 ans ! Je n’allais jamais dans les librairies, je recevais des bouquins à Noël. Ayant une offre assez restreinte, je lisais tout ce qu’on me proposait. C’était donc extrêmement disparate, il y avait un peu de tout.
Ce n’est qu’à partir du lycée que j’ai commencé à articuler mes lectures.

- Justement, en quittant le lycée et en arrivant à Rennes, as-tu connu de véritables révélations artistiques? Sont-ce tes camarades qui t’ont fait tout découvrir ?

ED – Oui. On peut dire les choses comme ça. Je n’ai pas suivi mes études avec beaucoup d’assiduité mais elles m’ont apporté une sorte de culture générale pas inutile. Et pour ce qui concerne la bande dessinée, la Bretagne, par rapport à l’Anjou, m’est apparu comme un eldorado !
Beaucoup d’auteurs vivaient et travaillaient à Rennes à l’époque. À la fac, j’ai rencontré Joub, Fred et Jean-Luc Simon, qui, eux, venaient d’un lycée de Dinan. Ils étaient déjà allés au festival de Saint-Malo, ils rencontraient régulièrement des « vrais » auteurs, ils avaient déjà fait un fanzine, ils avaient suivi des cours. Ils étaient déjà bien plus délurés que moi à ce niveau là.
Nous dessinions et parlions bande dessinée 24h/24. J’en lisais des quintaux. De tout. J’avais du retard à rattraper mais j’étais insatiable. On pouvait passer des nuits à s’engueuler sur les mérites d’un auteur. Et puis on bouffait des films, des romans, des polars. C’est à ce moment, par exemple, que j’ai découvert l’œuvre de Manchette.

- Passons maintenant à la création du studio associatif Psurde : qui ou quoi a motivé cette initiative au mitan des années 80 ?

ED – Il faut revenir un peu en arrière. 1984, me voilà bachelier. Pour ce qui concerne la suite, je n’avais rien de précis en tête. Je me suis inscrit à la fac, en Arts Plastiques, à Rennes II. J’espérais vaguement qu’on m’y parlerait dessin.
Quand je suis arrivé, on m’a parlé d’art contemporain, d’art conceptuel, et je n’étais pas venu du tout pour ça. Je me souviens des premiers travaux qu’il fallait faire, et des autres étudiants qui étaient déjà bardés de références, techniquement très libres, des « artistes contemporains ». En quelques jours, j’ai compris que je n’avais rien à foutre ici.
Heureusement, j’ai remarqué assez vite deux gars qui étaient dans le même cas que moi et qui aimaient dessiner. À l’époque, dans ce milieu universitaire, dessiner, c’était vulgaire et la bande dessinée était considérée comme une pitoyable activité de crétins. On nous l’a très vite fait comprendre.
On a été rapidement désignés comme les « auteurs de BD ». On s’est donc regroupé tous les trois, on a commencé à aller moins aux cours, à dessiner entre nous, à lire beaucoup. On a rapidement eu des contacts avec d’autres gens qui n’étaient pas encore rentrés à la fac (ils étaient encore au lycée) et dès la deuxième année, ils sont arrivés. On a alors décidé de créer cette association, en 1986. Certains avaient déjà l’habitude de travailler en groupe, en particulier la moitié « dinanaise » du groupe qui comportait Joub, Fred Simon et Jean-Luc Simon. Notre but était d’auto-éditer nos histoires. Pour financer tout ça, nous comptions sur quelques travaux de pub ou de commande. On a beaucoup rigolé, fait la fête, on a beaucoup dessiné. On a publié deux ou trois minuscules livrets approximatifs qu’on essayait de vendre à des étudiants aussi fauchés que nous. L’apothéose de tout ça fut la publication des 1000 exemplaires de La vie tourmentée d’Ernest formidable, un « album » souple de 46 pages qui a ensuite encombré nos maisons pendant des années.
Mais bon, on a eu droit à un article dans Spirou et dans À suivre : la gloire totale ! On avait mis au point une campagne de promotion extrêmement hardie, nous avions un logo pour le studio Psurde, ce petit entonnoir, qu’on gravait systématiquement sur tous les plateaux du resto universitaire qu’on fréquentait deux fois par jour. Ainsi, midi et soir, avec des précautions de conspirateurs, on gravait ce logo à la fourchette sur chaque plateau qu’on utilisait. À la fin, le logo était vachement connu à Rennes car tous les étudiants l’avaient sous les yeux midi & soir. Et les responsables des restos n’ont jamais pu identifier les vandales. Ce genre de conneries nous mettait en joie. Joub en a d’ailleurs racheté deux l’an dernier dans une brocante, presque 20 ans après !
Evidemment, toutes ces activités fondamentales ne laissaient que bien peu de place pour le travail universitaire. Une amie se chargeait de nous rabattre vers la fac pour les examens et de nous indiquer quel médecin pouvait nous procurer de faux certificats médicaux quand on ne s’était pas présentés. Houlala, j’espère que mes filles ne vont pas lire ça.

- Et à cette époque, par rapport à un avenir professionnel, dans quoi te projetais-tu ? Est-ce que tu te disais que tu allais creuser ce sillon là, gagner ta vie en tant qu’auteur de bandes dessinées ?

ED – Ça a commencé à me tarauder. Je rencontrais des auteurs, je les voyais se consacrer totalement à leur passion. Mais j’étais lucide quant à ce que je pouvais proposer. Je voyais bien qu’envoyer un dossier à un éditeur à ce moment là aurait été suicidaire. Et je ne l’ai fait que bien plus tard, poussé et presque contraint par Françoise (NDI : la femme d’Étienne) qui me répétait qu’il fallait que j’essaie, que sinon je le regretterai amèrement sur mon lit de mort .

- Quelques années se sont écoulées entre la fin de tes des études et la publication du premier tome de la trilogie des Amis de Saltiel (L’homme qui n’aimait pas les arbres) en 1992, début officiel de ton aventure éditoriale : peux-tu nous parler de cette période ?

ED – Après ma licence (obtenue en 1988), j’ai dû faire mon service national que j’avais sans cesse repoussé. Je savais une chose, c’est que je ne serai pas militaire. J’avais essayé en vain de partir en coopération. J’ai donc fait tout ce qu’il fallait pour être réformé. Des copains m’avaient expliqué les doses de caféine qu’il fallait prendre, les trois nuits blanches pour avoir le cœur à 180, le teint livide, etc. Je suis donc arrivé avec le cœur à 180, le teint livide etc… mais ça n’a pas marché et je n’ai pas été réformé . J’ai donc opté pour un service civil (2ans) en tant qu’objecteur de conscience ; Il se trouve qu’à la même époque, j’ai gagné un prix dans un concours de bande dessinée organisé à Cholet. Je suis allé à la mairie de Cholet me faire remettre un lot de bandes dessinées. C’était le fanzine Graffiti qui organisait ça à l’époque. Très fier du prix, j’ai rencontré l’animateur qui s’occupait de ce fanzine chapeauté par un centre social de Cholet et vendu par la librairie Graffiti, tenue par Laurent Galmot qui était là aussi. Je leur dis, dans la conversation, que je dois faire mon service civil, que je cherche un poste. L’animateur du centre social étant sur le point de quitter les lieux pour une autre affectation, ils me proposèrent alors de faire mon service civil là-bas. D’une part, je devais encadrer ce fanzine (qui a coulé très rapidement) et d’autre part, je m’occupais d’ados en difficultés. Tout ça me laissait pas mal de temps.
J’ai donc commencé à écrire Les Amis de Saltiel en 1990. Après mon objection, j’ai dû connaître six mois de chômage, où j’ai fait un peu d’intérim, je me souviens avoir démonté des bâtiments préfabriqués, bref, des boulots purement alimentaires.
J’aurais pu continuer à travailler avec des ados, parce qu’au bout de deux ans, j’aimais vraiment ça. En 1991 donc, je termine mon service civil, et je vais faire un tour en Afrique rejoindre des copains qui faisait un « tour du monde en Tractions » que le reste du Studio Psurde, à Rennes, tentait de raconter en bande dessinée.
Entre temps Laurent Galmot, le libraire choletais, est devenu éditeur chez Vents d’Ouest et, logiquement, c’est à lui le premier que j’ai proposé le scénario de L’homme qui n’aimait pas les arbres. Il l’a refusé comme tous ses confrères que je suis allé voir ensuite. Plus tard, il m’a signalé que Dargaud venait d’embaucher un nouveau directeur de collection. Je lui ai envoyé le dossier par acquis de conscience. Et le lendemain, je reçois un coup de fil: « Votre scénario est formidable! On se voit à Angoulême dans deux mois pour signer le contrat. » perplexe, je raccroche. Je réfléchis. Aussitôt, J’appelle Joub et je l’engueule : « Dis donc gros con, tu trouves ça drôle ?! » J’appelle les autres membres du studio Psurde, qui me répondent la même chose que l’innocent Joub : « Non, c’est pas moi. » J’ai donc vécu les deux mois qui ont suivi dans l’incertitude la plus totale, et je me suis pointé à Angoulême sans trop savoir si on allait me rire au nez ou pas. Sur le stand, le type en question m’attendait. Il a dû me trouver particulièrement hésitant. On a signé. J’avais un an pour faire le livre.
Je tiens le délai grâce à Joub, pas rancunier, qui m’aide à terminer les couleurs en catastrophe. Et on m’explique qu’on vient de créer une nouvelle collection pour jeunes auteurs et que je fais partie des trois premiers. Mon livre servira donc de fer de lance pour la promo de la collection. Me voilà à Angoulême en 1992 avec un planning d’interviews long comme le bras. L’accord avec Dargaud, dans le cadre de cette collection, prévoyait de faire trois bouquins en trois ans. Et pendant trois ans j’ai pu faire ce que je rêvais de faire : de la bande dessinée à plein temps. Mais le délai était trop court pour un jeunot dans mon genre. J’avais l’impression d’être dans un tourbillon et j’ai fait ces trois livres avec une pression terrible. En plus, ils ne se sont pas vendus du tout.

- En fait tu n’as pas eu de contrat renouvelé avec Dargaud.

ED – Le principe était de faire trois livres. Quels que soient les résultats commerciaux du 1er ou du 2ème, il était prévu que je fasse les trois. J’ai fait les trois. Les ventes furent médiocres mais la presse fut assez gentille avec moi et un festival belge m’a attribué un (petit) prix. Je suppose que c’est ce qui a poussé les gens de chez Dargaud à accepter Le constat, mon projet suivant. Ma première intention était de le réaliser en deux tomes. L’éditeur Guy Vidal est revenu chez Dargaud et a créé la collection Long Courrier. Il m’a alors proposé d’y publier Le constat en un seul tome de cent pages. J’étais assez alléché par l’idée d’un gros livre de cent pages même si je savais que le prix d’achat du pavé dissuaderait sans doute pas mal de mes trop rares lecteurs. Ça a été mon dernier livre chez Dargaud !

- On reviendra au Constat, mais d’abord on voulait revenir aux Amis de Saltiel…

ED – Pfff…Ce monument de l’art narratif du XXème siècle !

- … car dans ces albums, tu abordes des genres et des procédés narratifs que tu exploreras sans cesse dans tes ouvrages postérieurs, tels que le polar, les histoires de potes ou l’apport d’éléments autobiographiques ; où l’on voit également déjà l’importance du quotidien, ton « ombre » ou plus précisément ton intégrité qui est porté sur tes personnages. Cela transparaît en effet dès ces publications (tome 1 paru en 1992), en particulier le tome 2 qui est une histoire de potes à l’instar de Quelques jours avec un menteur, le premier tome étant plutôt dans la veine du polar social. On a ainsi le sentiment que dans ces albums, tu poses d’emblée des éléments, des pistes très présents que tu exploiteras par la suite.

ED – À Rennes, nous lisions beaucoup Les cahiers de la bande dessinée que dirigeait Thierry Groensteen. Cette approche théorique, rigoureuse de la bande dessinée me fascinait. Ce type-là prouvait que nous avions là un vrai langage, riche, complexe et cohérent. Mes trois premiers livres portent la trace de cette lecture : j’essaie d’y mettre en application des principes narratifs qui (c’était mon ambition !) seraient spécifiques à la bande dessinée et producteur de sens au delà de ce que racontent les pages elles-mêmes. Je ne veux pas emmerder les gens avec ça, c’est trop technique. Ce que je veux dire, c’est que je consacrais toute mon énergie à ça. Et j’y sacrifiais tout : intrigue, personnages, vraisemblance, dessin… Alors tout ce dont tu parles a pu venir s’installer tranquillement dans les pages à mon insu. Peut-être qu’on peut assimiler ça à de l’écriture automatique de contrebande ! C’est vrai au moins pour les deux premiers volumes, moins pour le troisième qui est plus réfléchi et qui est d’ailleurs encore pire que les autres pour ça. Résultat de cette obsession formaliste : J’ai reçu des coups de fil et des courriers très enthousiastes d’étudiants en arts plastiques ou de personnes qui s’intéressaient à la théorie de la bande dessinée, mais 98 % des lecteurs n’ont rien vu de tout ça. Ce qui est normal. Ce n’était pas fait pour « être vu ».

- Mais c’est encore intéressant de remarquer qu’au milieu de toutes ces contraintes, tous les thèmes que tu vas développer par la suite se détachent déjà autant et finalement de manière instinctive, préfigurant certaines œuvres comme Quelques jours avec un menteur…

ED − … qui est certainement une version plus aboutie des Naufrageurs (T2 des Amis de Saltiel), en tout cas sur le fond. Je savais en faisant Quelques jours avec un menteur que je revenais sur ce terrain mais avec un peu plus de maîtrise et une forme différente. Mes rapports avec mes livres sont généralement assez difficiles. Surtout avec ces trois volumes des Amis de Saltiel, qui ne sont d’ailleurs plus disponibles. On me propose parfois de les rééditer. À la fois je suis un peu soulagé qu’ils ne soient plus disponibles, à la fois je suis un peu frustré. On me dit parfois qu’il faut assumer et qu’ils ne sont pas si mal. Moi j’hésite. Je n’ai pas encore réglé ça. Il est possible qu’ils soient un jour réédités sous une forme ou une autre, mais ces trois livres-là sont un objet qui m’encombre, avec lequel je suis un peu en conflit. Bon, c’est un détail, mais j’ai plus de mal avec ceux-là qu’avec les autres.
Quant à ces « thèmes » que tu évoques, il est courant de dire qu’un créateur ne fait rien d’autre que de tourner autour de deux ou trois thèmes qui sont les siens. Il ne fait qu’en décliner des facettes. Je dois être comme tout le monde.
Mais Quelques jours avec un menteur est un livre avec lequel je m’entends beaucoup mieux qu’avec Les naufrageurs !

- On voulait aussi t’inviter à en parler parce ce que l’on s’interroge sur tes choix de fiction, en particulier sur le polar social ? Pourquoi cette thématique, était-ce un compromis entre ce que tu avais lu et tes engagements ?

ED - J’ai toujours eu une prédilection, en tant que lecteur, pour les histoires qui pourraient m’arriver, les histoires où ce qu’on me raconte touche à ce que j’ai vu, vécu. J’admire beaucoup les artistes qui arrivent à incruster leur travail dans la réalité des gens à qui ils s’adressent. Ça créé une proximité, une connexion immédiate. Inversement, les démonstrations d’imagination pure me laissent souvent froid. Alors, pourquoi le polar social ? Quand Le constat a été publié, j’ai reçu des articles qui m’ont appris que c’était un polar ; moi, je veux bien. Je ne l’avais pas fait comme un récit policier et je ne m’étais pas posé la question du genre avant de faire le livre. Les idées s’imposent à moi. Je n’ai pas de tactique.

- Si tu ne t’étais pas particulièrement interrogé sur le genre, il est certain en revanche que le quotidien et son traitement narratif sont déjà d’une grande importance tôt dans ton œuvre.

ED − Enfant, j’ai été tout de suite fasciné par des détails que je piochais dans les Gaston Lagaffe, par exemple. Je veux parler des petits détails de la vie de tous les jours qui fourmillent dans le somptueux dessin de Franquin : les personnages pas bien vaillants, un peu cassés, les scènes de rue, les bouts de quartiers un peu pourris, les palissades, les détritus sur le trottoir, les gares embrumées et leur ballast m’ont touché très tôt. J’adorais (j’adore !) tous ces moments où il sent bien la poésie des choses quotidiennes. Et j’avais besoin de ça. Le Tintin que je préférais était Les Bijoux de la Castafiore. À l’époque, je ne savais pas pourquoi. C’est bien plus tard que j’ai compris : c’est le seul Tintin qui ne raconte finalement qu’un bout de vie quotidienne.

- On remarque cependant que tu offres toujours un « salut » à cette réalité, que tu ne l’envisages pas sans poésie…

ED − Oui j’essaie…mais n’est pas Franquin qui veut ! C’est une de mes frustrations.

- … cette poésie étant moins exprimée par des procédés graphiques que par l’ombre que tu poses sur le récit, celle de ta propre personne, de ta propre intégrité et donc de ta propre sensibilité. Il faut d’ailleurs souligner combien ta présence est marquante dans tes albums, combien tu tiens − et parfois tu retiens ! − la barre de ton histoire, ce qui est presque ton signe particulier.

ED − C’est sous doute exact mais il faut des gens attentifs pour s’apercevoir de cela. L’écrasante majorité des lecteurs lisent simplement l’histoire. Quoi qu’il en soit, j’ai conscience de ce que tu me décris. Je ne sais pas faire autrement. Je ne lutte pas contre non plus, et probablement qu’en dessinant le livre que je suis en train de réaliser actuellement, je vais même un peu au-devant de cette particularité. Je la provoque.
Ce sera de loin le plus autobiographique de mes livres. Tu appelles ça mon « signe particulier ». Ça me va, faute de pouvoir m’en débarrasser, pour l’instant.

- C’est d’autant plus paradoxal que dans d’autres genres, ce phénomène apparaît très peu ou de façon très diluée, comme par exemple dans tes bandes dessinées destinées au jeune public avec Max & Zoé ou dans l’adaptation de La Tour des Miracles…

ED − C’est parce qu’il y a d’autres intervenants et d’autres techniques. C’est vraiment autre chose. Une adaptation d’un texte. Des livres pour les enfants. Et puis surtout, sur ces livres-là, je ne suis pas seul ; il y a Joub et David.
De toute façon, je n’ai pas envie de trop analyser ma façon de travailler : j’ai besoin d’un minimum de naïveté, de décontraction, même si ce terme semble contredire ce qu’on évoquait à l’instant. Je prends le risque. C’est inévitable dès qu’on expose de façon publique un récit où, qu’on le veuille ou non, apparaissent des bribes de ce qui nous constitue intimement.

- … et d’ailleurs en quoi t’attirent-ils ces autres genres que sont, en autres, la jeunesse, le reportage ou l’expérimentation (voir L’Atelier, album improvisé) ?

ED − J’aime écrire pour les enfants pour leur capacité à s’immerger totalement dans un livre, sans retenue. Les adultes se protègent, avec leur culture, leurs a priori. Écrire pour les enfants est gratifiant pour ça .

En ce qui concerne L’atelier, je relate la genèse de ce livre dans son avant-propos. Je raconte que dans un collège, j’expliquai aux ados les différentes étapes de la réalisation d’un livre de bande dessinée. J’évoquai le scénario, le crayonné, le dessin etc…Un ado m’a demandé pourquoi on prenait toutes ces précautions et si on avait peur de se lancer sans filet. Je n’ai pas su quoi répondre. Alors j’ai fait ce livre, sans scénario ni crayonné, ni retouches. Improvisation totale. C’est assez fascinant à faire.

- L’idée d’un carnet de bord comme le font Lewis Trondheim ou Johann Sfar à l’Association, te séduit-elle dans la perspective de continuer à travailler cette spontanéité de l’écriture ?

ED − Non, parce que je ne saurais pas faire çà. Je ne suis pas emballé par ces expériences. C’est vrai que ces deux auteurs ont une facilité, un bagout et un vrai talent. Mais cette partie de leur travail ne me touche guère. L’Atelier, lui, est complètement différent de ce type de carnet de bord. Avec ce livre, j’ai pris le contre-pied de ce sur quoi on qualifie habituellement mon travail. C’était un petit pas de danse sur le côté, très plaisant à faire, une petite respiration, dans un domaine où justement on ne m’attendait pas.

- Et, last but not least, qu’est-ce qui t’as donné envie de faire du reportage ?

ED − D’abord, l’envie de franchir un palier : après des fictions très ancrées dans le réel, je voulais tenter d’accéder au récit subjectif du réel lui-même. Appelons ça du reportage si tu veux. Je tournais autour de cette idée depuis longtemps. Les bouquins de Joe Sacco en Palestine m’ont donné envie de me lancer. Les éditeurs à qui j’en parlais étant toutefois assez réfrigérants.
Finalement, un jour, mon ami Étienne Cesbron, qui est paysan, m’a raconté son histoire : au moment où lui et ses associés décident de faire passer leur ferme en bio, ils apprennent qu’elle va être coupée en deux par une autoroute. Immédiatement, j’ai su que j’avais mon sujet. En quelques heures, j’ai envisagé la structure du livre. J’en ai parlé à Guy Delcourt, mon éditeur, qui s’est révélé assez peu enthousiaste à l’idée de publier une histoire de vaches. J’ai commencé à dessiner quand même et puis j’en ai parlé à d’autres éditeurs qui affichaient le même emballement. J’avais déjà fait 40 ou 50 pages et je n’avais toujours pas de contrat, pas d’argent puisque, évidemment, on se heurte toujours à ce problème matériel. J’ai eu alors la chance d’une part, de pouvoir faire un boulot pour une agence de pub pour lequel j’ai réclamé une somme confortable que ces couillons m’ont donnée. D’autre part, et surtout, j’ai eu la chance d’obtenir une bourse du C.N.L. (Centre National du Livre) pour Rural ! . Grâce à ça, je pouvais travailler. Mais je n’avais toujours pas d’éditeur, ce qui me mettait dans une position un peu bancale vis-à-vis des gens que j’interviewais. j’avais déjà du mal à expliquer ce que serait ce livre de reportage en bande dessinée. Pour le commun des mortels, la bande dessinée, c’est Boule & Bill. Et en plus, il fallait que je précise que je n’étais même pas sûr que le livre sortirait ! Et puis, de guerre lasse, Guy Delcourt a signé.

- L’exploration de ces genres t’a donné l’occasion de travailler de nouveau avec des artistes comme Joub, Simon ou Prudhomme. Quelles sont tes motivations ? Quel est le moteur des ces collaborations ? D’abord l’envie de travailler avec quelqu’un ou plutôt l’envie de travailler sur un sujet particulier ?

ED – Il faut un projet commun, bien sûr mais l’élément primordial, c’est que le courant passe avec l’auteur qui s’embarque dans l’aventure avec moi. Joub et Jean-Luc Simon sont des frères d’armes des temps héroïques, ils sont des fondateurs du studio Psurde. On se connaît bien. Écrire pour eux ne me pose pas de problème. Mais je ne le ferai pas si leur univers graphique ne me touchait pas. On peut s’engueuler et se balancer des objets contondants à la tête, on sait qu’on pourra boire un coup, peinards, deux minutes après.
Pour ce qui concerne David Prudhomme, les choses sont différentes. Je ne le connaissais pas. J’ai d’abord découvert son travail. Nous souffrons tous les deux de la même tare : nous nous obstinons à garder Pascal Rabaté parmi nos amis malgré les dégâts que cette relation inflige à notre statut social. Le bougre a donc tenu le rôle de la marieuse. J’admire depuis longtemps le dessin de David et je lui ai fait part de mon envie d’écrire pour lui. Il n’était pas indifférent à mon travail. On s’est trouvé cette passion commune pour les chansons de tonton Georges. David avait lu La tour des miracles et me l’a filée. Et voilà !

- Et envisagerais-tu d’inverser le rapport, c’est-à-dire de mettre en image le scénario de quelqu’un d’autre ?

ED – Parfois, j’aimerais bien! Dessiner ne me fatigue pas. Par contre, écrire un scénario est une vraie épreuve pour moi. Et j’ai pas l’impression que ça s’arrange avec le temps ! Démarrer un scénario me rend désagréable avec mon entourage. Je suis stressé, je pille le frigo en permanence, je tourne en rond en proférant des insanités. Je n’ai trouvé qu’un palliatif à cet état pénible : marcher comme un forcené dans la campagne. J’emmène un carnet. Parfois, je dis bien parfois, ça m’aide à pondre une idée.
Alors oui, dans ces moments-là, je me dis que ça serait bien que quelqu’un me propose un scénario. Je serais au moins peinard pendant quelques mois, je ne m’occuperais que du dessin ou de la partie narrative, le découpage, qui est souvent sous-estimé. Mais ça n’arrive jamais et de toutes façons je sais que je refuserai.
Par contre, je rencontre parfois des dessinateurs qui aimeraient que je leur écrive un scénario alors je leur explique que c’est toujours un processus long et laborieux pour moi et que quand j’arrive au terme de cette étape, je préfère dessiner l’histoire moi-même. Ce qui est exact. Mais c’est aussi une façon de dire non à des gens dont le dessin ne m’inspire pas !

- Il y a des auteurs qui t’intéresseraient, dont l’écriture te touche, avec qui tu pourrais te « marier » facilement pour mettre en image leur scénario ?

ED –je me suis aperçu récemment que je lisais très peu de bande dessinées qui ne sont pas réalisées par une seule personne. Et plus ça va, plus je me dis que l’essence de la bande dessinée se développe mieux quand il n’y a pas de changements d’individus dans le passage du texte à l’image.
Là où l’essentiel se joue, c’est justement, dans sa réalisation, au moment de la transition du texte du scénario à l’image de la planche. C’est une alchimie subtile qui se joue là, entre le verbe et l’image. Et je crois que tout ça est trop fragile pour subir sans dommage les inévitables explications d’un scénariste à un dessinateur. Un auteur seul a moins besoin de figer ses intentions dans ce passage crucial.
Ça peut paraître contradictoire avec ma pratique . Mais non. Quand je travaille avec Joub, il me confie intégralement la mise en scène. On met en place les grandes lignes de l’histoire ensemble puis il se réserve entièrement pour le dessin . Entre temps, je lui livre un story-board simplifié, que lui met en images. Entre mes story-boards et ses planches, il n’y a pratiquement pas de différences de cadrage. Je me charge donc intégralement de cette étape évoquée plus haut.

- Revenons à l’aspect plastique de ton travail avec Le Constat qui marque  après la trilogie Les Amis de Saltiel  un changement d’orientation graphique sensible, avec un trait plus sec, proche de l’improvisation, qui est toujours d’actualité : pourquoi ? Et envisages-tu une évolution future ?

ED – En fait, j’ai plutôt l’impression d’avoir retrouvé mon vrai dessin à partir du Constat. Avant ce livre, comme beaucoup de jeunes dessinateurs, j’accordais beaucoup d’importance au matériel. J’imagine que ça me rassurait de savoir que j’employais le même papier que le grand Mœbius et les mêmes pinceaux que le génial Chaland. Je dessinais en très grand parce que je croyais qu’il fallait faire comme ça. Ça faisait « pro ». J’ai fait mes trois premiers livres comme ça. Je t’ai dit que je les avais dessinés sous pression. J’en suis sorti épuisé. Alors je me suis décidé à arrêter ce cirque. J’ai balancé ce beau papier très rare et ces pinceaux très chers. J’ai attaqué les planches du Constat sur du papier de merde avec des stylos de base achetés au bureau de tabac. Ça m’a fait beaucoup de bien. Ça a désacralisé l’acte de dessiner. Depuis ce jour-là, je ne me pose plus la question du matériel. Cette liberté technique est aussi une preuve de la liberté qu’on a à pratiquer la bande dessinée, langage simple et modeste. Je pratique un dessin « brut », j’essaie d’éviter les effets inutiles. J’asservis totalement mon dessin à mon récit. Je ne suis pas un dessinateur, je suis auteur de bande dessinée.

- Tous tes récits ont un point commun qui est l’engagement, aujourd’hui « marque de fabrique » Davodeau : te sens-tu la responsabilité ou le devoir de faire passer un message en tant qu’auteur ?

ED – Non, on me pose souvent cette question, surtout depuis la publication de Rural !. Mais à chaque fois je réponds non. Il n’y a rien de cet ordre-là quand je construis un projet. Je n’ai pas de « message ». Je déteste ce mot. Quel message ? Une vérité à asséner au peuple ?
C’est bien plus simple que ça. J’ai envie de parler du monde comme il va. Je parle du monde autour de moi, bien sûr, parce que pour ce qui concerne Rio de Janeiro, New-Delhi , Jupiter ou les confins du système solaire, je manque d’infos de première main.
J’essaie d’aborder toutes sortes de sujets : l’amitié, le temps qui passe, le travail, le temps libre, les enfants, la politique.
Ce dernier sujet me vaut cette étiquette d’ « auteur engagé » que je récuse. Je ne suis engagé par personne. J’envisage de parler de la chose politique ni plus ni moins que des autres sujets. C’est un tout.
Je ne fais donc rien contre cette étiquette... d’autant plus que mon prochain livre parlera de politique ! Mais c’est pour moi un sujet comme un autre et je me refuse à freiner ou à limiter mon discours. Si on le remarque autant, même sur des détails (NDI : évocation de la fameuse case 7 de planche 48 de Chute de vélo), c’est que c’est surtout assez rare en bande dessinée.

- Toutefois, il t’arrive de ne plus « diluer » : dans La Gloire d’Albert ou Ceux qui t’aiment, la parodie est tout de même sérieusement cinglante et sans ambiguïté !

ED – On m’en reproche parfois le côté caricatural. En réalité, ce qui gêne des lecteurs dans ce genre de livre, c’est que l’on ne peut pas s’identifier facilement aux personnages, qui sont ne pas aussi chaleureux ou accueillants que dans Chute de vélo, Le Constat ou Anticyclone. Mais j’aime bien faire de temps en temps ce type de livres où mon point de vue est plus extérieur, où c’est plus ironique, plus dur et où les personnages sont moins recommandables. Ces livres-là sont conçus comme des farces.

- As-tu déjà eu l’envie d’exprimer cette écriture et ce discours qui te sont si personnels, à l’aide d’autres médias ? As-tu envisagé, par exemple, que Rural !, qui est un moment fort de ta carrière d’un point de vue critique et public et qui initia la mode du reportage en BD sur le territoire francophone, puisse être traité par le biais d’un autre média ?

ED – Je ne suis pas sûr que ça présenterait beaucoup d’intérêt. Rural ! a été d’emblée conçu comme un livre de bande dessinée.
Si je dois un jour faire des infidélités à la bande dessinée, ce ne serait pas en allant vers le cinéma. C’est une pratique qui me semble lourde et contraignante. C’est ce que je me dis à chaque fois que je vois défiler un générique de film. Tous ces noms qui représentent autant d’ego à gérer me découragent instantanément.
J’essaierais bien d’écrire un roman un jour, mais il faudrait que le sujet s’y prête, c’est-à-dire qu’il ne génère pas tout de suite des images, ce qui ne m’est jamais arrivé.
La bande dessinée est un des seuls espaces où l’auteur peut faire des récits en images en étant totalement libre.
Pour que je me lance dans un roman, il faudrait de toutes façons que me vienne un thème qui soit en rupture réelle avec ce qui nourrit mon travail jusqu’à présent.

- Ce présent nous intéressant toujours, on sait que Rural ! t’a permis de toucher un lectorat pluriel. À ce propos, penses-tu que ce dernier puisse se retrouver dans chacune de tes réalisations qui vont de Max & Zoé en jeunesse à l’adaptation romanesque (La Tour des miracles), en passant par la (semi-semi-semi, précise Étienne Davodeau) semi-autobiographie de Quelques jours avec un menteur ou le polar avec Le réflexe de survie ?

ED – J’avoue d’abord que je me pose assez peu la question du public. Ou, pour être plus exact, lorsque j’écris un bouquin comme Rural !, l’une de mes principales motivations est de toucher des gens qui ne lisent habituellement pas de bande dessinée. Les bédéphiles qui collectionnent tout, qui savent tout sur toutes les séries m’exaspèrent un peu. Je préfère les lecteurs plus ouverts. L’une de mes petites gloires en ayant réalisé Rural !, c’est qu’une part importante de ses lecteurs sont des personnes qui ne lisaient jamais de bande dessinée mais qui l’ont lu à cause du sujet. Et cette même motivation se retrouve pour La Tour des miracles que se sont appropriée des gens qui aiment Brassens ou qui ont été curieux, sans être forcément de gros consommateurs de ce média. Je suis sûr que les bédéphiles ont très peu lu La Tour des miracles. C’est un livre qui échappe à ce milieu et j’aime bien ça. Il navigue ailleurs.
Je ne formate rien en supposant un hypothétique goût du public et je ne dis jamais, « c’est pour tel genre de personnes », hormis Max & Zoé, écrit évidemment pour les enfants.
J’essaie de faire les livres que j’aimerais trouver chez mon libraire. Et je n’y arrive pas. Alors je recommence.

À l’heure d’aujourd’hui (juin 2004), quels sont tes projets ?

ED –Celui sur lequel je suis en train de travailler pour les éditions Delcourt s’intitulera peut-être Les Mauvaises gens et racontera des histoires de militants syndicalistes ouvriers chrétiens dans les Mauges rurales, des années 60 au 10 mai 1981. Un livre documentaire donc. Un livre également à vocation réellement autobiographique puisqu’il va évoquer le milieu dans lequel j’ai grandi. C’est en collection Encrages courant 2005, probablement aux environs de septembre.
J’ai aussi écrit un nouveau scénario pour Joub. Ça s’appelle Geronimo. Mais comme ça n’est pas encore signé chez un éditeur, je préfère ne pas trop en parler maintenant.
J’ai aussi commencé à écrire quelque chose qui sera peut-être mon prochain livre de la collection Aire Libre (collection de chez Dupuis où a déjà été édité Chute de vélo). Mais je ne peux rien dire de plus !
Enfin, mais ça n’est pas officiel non plus, il n’est pas impossible que je dessine, pour la sauver du néant, l’histoire écrite par un jeune scénariste.
Dessiner l’histoire d’un autre ? Après ce que j’ai dit plus haut ? Je sais ce que vous allez penser : « Ce mec est plein de contradictions ! » Et vous aurez raison !

- Pour finir, ton regard sur ton regard sur tes collègues angevins.

ED –Vous n’imaginiez tout de même pas que j’allais dire du bien de ces gens-là. La vie est un combat, monsieur, et les places sont chères dans le monde impitoyable de la bande dessinée. Chacun pour soi. Hahaha.

- Pour achever, broyer, atomiser, enterrer définitivement cet entretien, les questions du 1er tome de Traits Portraits : « Mister » Pascal Rabaté :
 Quel effet cela fait-il d’être un auteur confidentiel ?
Je dis que vous n’êtes pas très charitables de laisser ce pauvre individu exposer son humour approximatif dans de jolies brochures comme celle-là. Le bruit court que ce garçon se détruit le bulbe rachidien à grands coups de mauvais muscadet et de country music. On dit aussi qu’il aurait perdu tout discernement, que sa libido serait tombée en rideau et qu’il en aurait conçu une vilaine petite aigreur sur ce sujet. J’espère que ce ne sont là que des rumeurs.
Est-ce vrai que tu couches avec toutes tes lectrices ?
Aîe. Ce ne sont pas des rumeurs.

©F.Beaunez & F.J. Goudeau . Service culturel C.C. de Beaufort-en-Anjou. Octobre 2004